Le 17 mai 1972, à Fond du Lac, dans le Wisconsin, Don Gorske vient d'acheter sa première voiture. Il s'arrête au McDonald's de Military Road et commande cinq Big Mac. Il n'a plus vraiment arrêté depuis.
Le record
Le 15 mars 2025, le Guinness World Records homologue son 35 000e Big Mac. Les jalons précédents dessinent une courbe d'une régularité désarmante : environ 23 000 en 2008, 25 000 en 2011, 30 000 en mai 2018, 34 000 en février 2024.
Don Gorske déclare avoir manqué huit jours en un demi-siècle — intempéries, obligations professionnelles ou familiales. Il conserve chez lui un stock de Big Mac congelés pour les jours difficiles. Il en mange aujourd'hui deux par jour, au déjeuner et au dîner, ne prend en général pas de frites, saute le petit-déjeuner et marche une dizaine de kilomètres quotidiens. Il attribue sa constance à un trouble obsessionnel compulsif : il archive tous ses tickets de caisse depuis 1972, ce qui est précisément ce qui rend le record vérifiable.
Sa santé : ce que l'on peut dire, et ce que l'on ne peut pas
Interrogé par le Guinness en 2025, son entourage indique une glycémie et un cholestérol « normaux » lors de visites médicales de routine. Un portrait du Los Angeles Times le décrivait en 2018 mesurant 1,88 m pour 88 kg, avec un cholestérol « inférieur à la moyenne ». Lui-même déclare : « Je suis peut-être la seule personne vivante capable de manger des Big Mac tous les jours sans effets néfastes. »
Les taux de cholestérol chiffrés qui circulent à son sujet ne reposent sur aucun bilan médical publié, et ne sont pas repris ici. Toutes ces données sont auto-déclarées, ou déclarées par ses proches ; aucun suivi médical indépendant n'a été rendu public. Un cas individuel, quel qu'il soit, ne constitue pas une donnée épidémiologique.
Le contre-exemple de « Super Size Me »
C'est le documentaire de Morgan Spurlock, présenté à Sundance en janvier 2004 et sorti en salles le 7 mai suivant, qui a fait connaître Don Gorske au grand public. Le réalisateur s'y met en scène : trois repas par jour chez McDonald's pendant trente jours, du 1er février au 2 mars 2003, en goûtant chaque article du menu, en acceptant systématiquement le format « Super Size » quand la caisse le propose, et en limitant son activité physique à environ 5 000 pas par jour. Le film affiche à l'arrivée 11 kg pris, un cholestérol monté à 230 mg/dL et une accumulation de graisse hépatique.
Gorske y figure comme le cas qui résiste à la démonstration : un homme qui mange des Big Mac tous les jours et conserve un poids et un cholestérol normaux.
Le film a lui-même été discuté. Une étude suédoise publiée dans la revue Gut en 2008 a montré qu'une suralimentation de type restauration rapide élève fortement les enzymes hépatiques, sans reproduire des effets aussi sévères que ceux montrés à l'écran. En 2017, Morgan Spurlock a reconnu avoir consommé de l'alcool en quantité pendant le tournage, alors qu'il avait déclaré le contraire à ses médecins — ce qui a relancé le débat sur l'origine de ses atteintes hépatiques.
La fin du « Super Size » : ce que McDonald's a dit
Le 2 mars 2004, McDonald's annonce le retrait progressif des frites et boissons au format « Super Size » de ses plus de 13 000 restaurants américains, avec une disparition complète avant la fin de l'année. La chronologie a nourri une lecture immédiate — le film aurait eu la peau du format. Cette lecture, très répandue, est explicitement démentie par l'entreprise. Son porte-parole, Walt Riker, déclare alors à l'Associated Press :
« Le moteur, ici, c'est la simplification du menu. […] Le fait est qu'on ne vend pas beaucoup de frites Super Size. »Walt Riker, porte-parole de McDonald's, Associated Press, 2 mars 2004 — traduit de l'anglais
Interrogé sur le documentaire, il ajoute que le retrait n'a « absolument rien à voir » avec le film. À noter, pour la précision de la chronologie : l'annonce intervient environ six semaines après la première du film à Sundance, mais plus de deux mois avant sa sortie en salles.
Cet épisode dit quelque chose du réseau : la décision de retirer un format de vente appartient à la tête d'enseigne, pas aux exploitants. C'est la même verticalité que documente, sur un tout autre plan, l'architecture des redevances et des loyers, ou la manière dont un franchiseur fixait la température du café servi par son franchisé.
Le Big Mac, au-delà du sandwich
L'objet que Don Gorske mange depuis 1972 mène une double vie que son record laisse deviner.
C'est d'abord une marque. Enregistrée dans l'Union européenne en 1996, elle a fait l'objet en 2019 d'une demande en déchéance déposée par la chaîne irlandaise Supermac's devant l'EUIPO, pour défaut d'usage sérieux sur une partie de son périmètre. Le Tribunal de l'Union européenne a tranché en 2024 : la marque reste protégée pour les sandwichs à la viande, mais pas pour tout ce que son enregistrement couvrait.
C'est ensuite une unité de mesure. Depuis 1986, The Economist publie le Big Mac Index, qui compare le prix du même sandwich d'un pays à l'autre pour en déduire si une monnaie est sur- ou sous-évaluée. L'idée sous-jacente — la parité de pouvoir d'achat — est sérieuse ; la méthode, le journal le reconnaît lui-même, est rustique.